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Esthétique de la folie et androgénie dans Les Yeux baissés de Tahar Ben Jelloun- Mamadou Wattara

 

Esthétique de la folie et androgénie dans Les Yeux baissés de Tahar Ben Jelloun

Mamadou Wattara
Rutgers University

La folie est la vérité, elle est la forme sous laquelle les
hommes en sont frappés dès qu’ils ne veulent pas y
renoncer au milieu du non-vrai.
-T. Adorno

Publié en 1991, Les Yeux baissés raconte la vie, la douleur mais aussi les rêves, les moments de découverte et d’apprentissage d’une petite fille, Fathma, originaire de M’zouta, un village berbère au sud du Maroc. En l’absence du père parti travailler en France comme ouvrier, la narratrice et son frère Driss sont élevés par leur mère et par Slima – cette femme mystérieuse que la narratrice considère comme sa tante ; jusqu’au jour où son père lui révèle la vérité. Enfant, Slima à été abandonnée par des voyageurs et fut recueillie par la famille du père. Personnage androgyne qui concentre tout ce que sa société accepte comme expression de la masculinité, Slima – qui se fait appeler aussi Fatouma – voue à la narratrice et à sa famille, une haine sans limite. Elle usera de ses pouvoirs maléfiques pour empoisonner Driss, le frère de la narratrice. ‘‘Driss fut empoisonné par une femme qui voulait nous faire du mal’’ (112). C’est dans cette ambiance familiale difficile, marquée par la terreur de  ‘‘l’ogresse’’ que la fillette de onze ans part rejoindre son père en France. Ce voyage est l’occasion pour l’enfant de découvrir la joie de l’école et les contraintes d’une nouvelle vie dans le quartier de la Goutte d’Or. L’exil et la distance aidant Fathma se découvre tout en interrogeant les valeurs de la communauté qui l’a vue naître. Cette remise en question de certaines croyances et valeurs culturelles s’accompagne d’une implacable lucidité. Par moments, elle prend des allures d’une affabulation déroutante avec des récits enchevêtrés qui constituent la trame du roman.  Notre argument vise à analyser les thèmes de la folie et de l’androgynie dans Les Yeux baissés comme des stratégies narratives dont le but est de transgresser les valeurs d’une société patriarcale pour mieux dire leur inadéquation et leur caractère oppressif.

Le discours de la folie comme discours sur la société

Selon Alexie Tcheuyap, Tahar Ben Jelloun estime que ‘‘la folie en Afrique n’est pas toujours synonyme d’anormalité’’(10).  Il voit le fou comme ‘‘une espèce de démiurge, un élu des dieux détenant la vérité de la société qu’il a pour mission de guérir’’ (10). Il ne s’agit pas dans cette étude de voir dans quelle mesure les personnages de Ben Jelloun sont atteints de pathologie ou pas, mais plutôt de faire ressortir la place de la folie dans l’esthétique même de l’auteur.

En tant que théoricien du roman et critique des pratiques narratives, Mikhaïl Bakhtine remarque : ‘‘L’artiste n’est un spécialiste que comme un artisan, c’est-à-dire seulement à l’égard du matériau’’ (44). Avec cette distinction le critique veut mettre l’accent sur le travail de sélection et d’ordonnance nécessaire pour bâtir une œuvre littéraire. A cet égard l’esthétique est comprise aussi comme une poétique, comme une stratégie narrative. C’est sous cet angle que nous abordons plus spécifiquement le thème de la folie dans Les Yeux baissés.  Adepte de la tendance postmoderne qui consiste au niveau de l’écriture à produire un texte polyphone où les récits se chevauchent et s’entremêlent, Ben Jelloun trouve dans le personnage marginal que représente la figure du fou, un outil narratif approprié.

Le lecteur de Les Yeux baissés rencontre un personnage fou pour la première fois dans le texte au chapitre cinq. Le récit que nous donne la narratrice sur les ‘‘moments de folie’’ (59-62) de sa tante, est interrompu par des passages au discours direct qui donnent la parole à Slima, la tante. ‘‘Je suis désolée, j’ai honte d’avoir provoqué cette turbulence dans une maison de gens de bien. Et je viens de loin. Sachez que je suis une femme abandonnée par un mari qui est parti en France où il a refait sa vie” (60). Paradoxalement, c’est l’instant où les propos de Slima sonnent comme des plus lucides mais c’est aussi le moment où elle est au comble de la marginalité sociale, réduite à vivre soit dans une mosquée soit dans un cimetière. Cet aspect de la déchéance sociale du personnage dans l’œuvre de Ben Jelloun est bien résumé par Ruth Amar lorsqu’elle écrit que, “le personnage des récits de Ben Jelloun ne participe pas au pacte social” (96).

Un aspect très pertinent dans cette caractérisation du personnage benjellounien fait ressortir son mode de vie qui transgresse les normes sociales. Dans Les Yeux baissés, la prise de parole par Slima est un exemple flagrant de transgression. Dans le passage suivant la narratrice décrit une scène où Slima s’exprime sur la place du village. L’acte de prise de la parole et l’espace dans lequel il s’opère sont considérés ici comme des marqueurs de la masculinité : ‘‘Ma tante fit irruption dans cette place publique non pas pour redonner vie à des souvenirs enfouis ou éteints, mais pour conter son aventure. Elle avait le sens du jeu et de la mise en scène. Elle savait comment se placer et comment retenir l’attention du public….Les contes c’est l’affaire des hommes’’ (62).  Cet acte de prise de parole en public par une femme dans une société de tradition arbo-musulmane est en soi un acte subversif. Au niveau même de l’écriture, Ben Jelloun fait coïncider ce moment de ‘‘folie’’ avec celui de la dénonciation.  L’acte de prise de parole sur la place publique est plus qu’un acte de défi. C’est un moment de prise de conscience pour Slima mais en même temps c’est l’occasion de porter un regard critique sur la société. Les travers de sa société sont criés à haute voix sur la place publique tel que personne ne l’a jamais fait auparavant : la passivité, la fatalité, l’ignorance et la superstition sont exposées :

…je suis un miroir, votre miroir, là où vous n’aimerez pas vous voir. Je suis le reflet de vos peurs

et de vos incertitudes….Ô hommes du Rien ! Vous avez cru longtemps à la légende du Bien qui

vous serait rendu au paradis ! On s’est moqué de vous !…Que d’injustices se commettent tous les

jours sous vos yeux et vous ne faites rien…. (64)

On retrouve dans ce passage cette conception démiurgique de la folie suggérée par Ben Jelloun que nous citons plus haut : ‘‘un élu des dieux détenant la vérité de la société qu’il a pour mission de guérir’’ (10). Ce que la société considère identifie comme signe de « folie » chez Slima, n’est qu’un comportement qui transgresse certaines  valeurs et attributs de la communauté patriarcale.

Dans le roman Slima se présente à son auditoire comme étant son miroir. Perçu comme le symbole par excellence de la vérité infalsifiable, le miroir a une fonction ‘‘non-reflétant’’ (Amar 104) dans l’esthétique de Ben Jelloun. Selon Ruth Amar : ‘‘Le miroir censé généralement refléter la réalité est dans les différents récits un miroir qui ne renvoie pas l’image des protagonistes” (104). Le miroir devient alors un outil supplémentaire qui subvertit la représentation et l’ordre symbolique.

L’écrivain est conscient du choix des matériaux discursifs qui doivent être en adéquation avec son intention littéraire de témoigner au non de sa société et de remettre en cause certaines pratiques sociales en vue d’une plus grande prise de conscience.  Le thème de la folie participe d’une esthétique qui permet de bâtir un texte sur le mode de la dénonciation et de la parole qui subvertit le discours social dominant. Cette conception de l’écriture comme un lieu de la critique sociale traduit une forme d’engagement de la part de l’écrivain. L’engagement est entendu ici au sens sartrien du mot, comme le ‘‘dévoilement’’ d’une réalité humaine douloureuse. ‘‘Ecrire, c’est donc à la fois dévoiler le monde et le proposer comme une tâche à la générosité du lecteur’’(67). La conver-gence entre intention littéraire de l’écrivain et une bonne pratique de l’herméneutique peut aider faire ressortir la dimension engagée du texte. Nous considérons le thème de la folie dans Les Yeux baissés comme un outil narratif dans la poétique de l’auteur.

En outre, dans un contexte socio-politique répressif, l’utilisation de personnages marginaux, aux discours délirants peut servir de paravent contre la censure et la répression. Dans Les Yeux baissés la teneur des propos tenus par Slima sur la place publique n’a pas échappé aux autorités policières qui ne tardèrent pas à l’interpeller : ‘‘Pour certains, c’était une provocatrice, pour d’autres, une folle échappée de l’asile. Pour la police qui ne tarda pas à faire irruption dans ce rassemblement inhabituel, c’était une agitatrice professionnelle qu’il fallait interroger sérieusement. Dans la foule, il y avait, bien sûr, des indicateurs de police’’ (64).

La folie dans ces conditions rime bien avec clairvoyance, avec sagesse. C’est le souhait même du personnage principal de Juletane[1] : ‘‘Comme j’aimerais m’endormir aussi, pour une longue nuit de repos ! Me réveiller dans un monde où les fous ne sont pas fous, mais des sages aux regards de justice’’ (141). Tels sont les propos qui clôturent le journal intime dans lequel Juletane, la narratrice du roman consigne ses réflexions. Ce personnage féminin qui a tout perdu à cause d’un système patriarcal qui refuse de reconnaître l’égalité des droits entre homme et femme sur le plan matrimonial.  Parlant de la sagesse des personnages dits ‘‘fous’’, il faut noter la subtilité dont Slima a usé pour capter l’attention de l’auditoire. Elle commence par un conte, genre que les populations ont l’habitude d’entendre. Et une fois leur attention captivée, ses propos basculent dans la dénonciation et la critique sociale.

Derrière le personnage du fou se cache ce justicier qui dénonce tout haut ce que tout le monde pense tout bas et n’ose jamais le dire. Un autre passage digne d’intérêt pour la présente étude est l’épisode de la descente policière dans un foyer d’immigrants nord-africains en France. Les policiers sont arrivés sur lieux pour arrêter de supposés trafiquants de drogue. Mais leur action prend un caractère arbitraire dès lors que leur fouille ne révèle aucune activité illégale. Leur acte devient un harcèlement sans fondement. C’est peut-être ce qui explique aussi la réaction virulente de El Hadj, un Algérien, qui réside dans l’immeuble où a lieu la descente policière.  Membre actif de la communauté musulmane parisienne, l’Algérien El Hadj, aide à collecter des fonds en vue de la construction d’une mosquée. Il ne pouvait rester indifférent à une telle violation des droits humains. Ce personnage qui sombre dans le délire fou – suite à une descente policière dans un foyer d’immigrants – compare la violence policière injustifiée à la brutalité et à l’humiliation qui ont marqué la colonisation : ‘‘Ah, mon Dieu, quelle déchéance ! Ils se croient encore en Algérie pendant la colonisation” (102). Nous remarquons que El Hadj fait le rapprochement entre sa situation et la guerre d’Algérie à un moment même où il est perçu par son entourage comme ‘‘fou.” Le personnage a d’autant plus raison si l’on considère que dans Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon établit un lien de cause à effet direct entre délire et colonisation. Selon Fanon c’est le vécu même du colonisé, une situation existentielle faite d’injustice et d’abus qui détermine sa réaction : ‘‘…à côté des gens normaux qui se comportent sainement selon une psychologie humaine, il en est à se comporter pathologiquement selon une psychologie inhumaine. Et il se trouve que l’existence de ce genre d’hommes a déterminé un certain nombre de réalités à la liquidation desquelles nous voulons ici contribuer’’ (25). Le comportement des personnages étudiés ici peut être interprété dans un contexte similaire, fait d’oppression et d’exclusion.

Pour revenir à Slima, son acte de prise de parole est hautement symbolique et participe d’une volonté d’émancipation contre un ordre patriarcal injuste à l’égard de la femme. Déjà dans Harrouda le narrateur exprime ce point de vue : ‘‘La prise de la parole, l’initiative du discours…est un manifeste politique, une réelle contestation de l’immuable. Dans un contexte où la parole est chose courante, le silence peut être une prise de position. Mais dans le contexte précis où la parole n’est jamais donnée le silence perd de sa qualité. Le mutisme fait corps avec le décor’’ (175).

La folie prend dans ce contexte une dimension militante et subversive pour le personnage. Mais pour l’auteur elle sert un projet narratif qui peut s’analyser à plusieurs niveaux. Le personnage du fou avec son caractère imprévisible est celui par qui ‘‘l’indicible’’ est raconté, tandis que ce qui est tabou est réhabilité par la parole. La fragmentation de ce discours traduit le malaise même du corps social réfractaire à un  message susceptible de saper ses fondements. Sur le plan de la narration, ce morcel-lement donne lieu à de mini discours sous jacents qui créent le texte hybride. Dans Esthétique et théorie du roman, Bakhtine précise que ‘‘l’objet de l’hybridisation romanesque intentionnelle, c’est une représentation littéraire du langage’’ (182). Les  fragmentations, l’onirisme et les récits bifurqués participent d’une intention créatrice similaire chez Ben Jelloun. Ces procédés narratifs introduisent dans la trame du récit des moments de ruptures et d’incertitudes qui sollicitent la participation active du lecteur qui doit restituer le vraisemblable romanesque pour une ‘‘meilleure’’ réception du message littéraire.[2] Il convient de remarquer que même la narratrice omnisciente est par moments incapable de renseigner le lecteur avec précision sur le sort de sa ‘‘tante folle.’’ Pendant qu’on la croyait morte dans un asile, elle avait réussit à s’évader et à retourner dans le village.  Il y a une indécision narrative sur les circonstances réelles de la fin de vie de cette ‘‘folle.’’ Le flou créé par cette situation est à l’image du récit fragmenté, discontinu et non linéaire qui est l’une des caractéristiques majeures des romans de Ben Jelloun.

Slima : incarnation de la folie ou de l’androgynie ?

Contrairement à d’autres œuvres de Ben Jelloun, l’androgynie dans Les Yeux baissés ne doit pas être comprise au sens physique du terme[3]. A l’instar de la folie l’androgynie est un outil pour dénoncer la condition des femmes. Selon Ruth Amar l’androgynie dans l’œuvre de Ben Jelloun se définit ainsi : ‘‘L’androgynie est la manière dont le corps survit à tous les interdits sociaux tout comme le palimpseste ou le récit indéterminé postmoderne est la manière dont Ben Jelloun exprime la littérature post coloniale. Cette figure androgyne complexe, mystérieuse, voire monstrueuse joue un rôle fondamental dans l’écriture de toute l’œuvre’’ (114-115). Cette citation nous donne l’occasion de commenter sur les traits physiques de Slima.

Stérile, vieille et laide, Slima ne dispose d’aucun atout de séduction auprès des hommes.  Si on se réfère à Pacale De Souza, ces ‘‘handicaps’’ apparents font d’elle le personnage idéal pour saper l’ordre social phallocentrique. Voici comment De Souza présente la situation : ‘‘C’est la femme jeune, donc susceptible de séduire, qui est pour cette raison ‘victimisée’ dans les pays maghrébins. Tandis que les vieilles femmes, jugées non dangereuses pour la maîtrise de l’homme, peuvent laisser éclater leur qualités diverses et leur personnalité’’ (140). Il y a en effet une identité voilée dans le personnage de Slima. Il est particulièrement intéressant de souligner que le choix même de son prénom est emblématique du rôle que la société attendait d’elle. Slima est une anagramme pour Islam qui signifie en langue arabe soumission. Cependant Slima sera tout sauf une femme soumise. Elle va s’arroger tous les rôles qui sont réservés aux hommes par sa société. Femme, elle a cependant tous les attributs que sa société reconnaît comme fondements de la masculinité. Elle a une propension pour la violence ; elle est insoumise à son mari qu’elle battait souvent : ‘‘face à la brutalité de ma tante, il opposait une bonté mièvre qui le rendait pitoyable’’ (49). Dans une société où les maris répudient leurs épouses dans la plus grande légalité, c’est elle qui prend l’initiative de divorcer d’avec son mari. Contre la norme sociale qui veut que la femme fasse preuve de pudeur, Slima ne se gêne pas de parler en public de son insatisfaction sur le plan conjugal : ‘‘Elle n’avait aucune honte à évoquer ces problèmes intimes devant la famille’’ (29). La prise de parole sur la place publique est un élément majeur qui participe de cette identité androgyne voilée tout comme la virulence des propos contre la gente masculine qui est associée au néant. L’anaphore suivante est éloquente à ce sujet :

‘‘Ô hommes du rien !…Ô hommes inutiles’’ (63). En l’absence des hommes c’est elle qui gère les affaires de la concession et comme l’homme de la société patriarcale elle avait son domaine privé : ‘‘Seule ma tante avait une chambre, pas très grande, mais assez confortable. Ce devait être le lieu secret où elle préparait les combinaisons et mélanges mortels. Elle s’enfermait là et ne permettait à personne d’en franchir le seuil, pas même (surtout pas) à ma mère’’ (25). Tous ces traits illustrent le caractère androgyne de Slima.

A croire Ruth Amar, la haine que Slima voue aux autres femmes est une autre manifestation profonde de sa nature androgyne : ‘‘L’archétype androgyne…exprime en même temps la haine pour les femmes qui acceptent leur position et la haine à l’égard des hommes qui leur imposent cette position. Elle accède à tout ce qui est interdit aux femmes : la prise de la parole, au lieu du silence, l’écriture au lieu de l’analphabétisme, l’éducation au lieu de l’ignorance’’ (114).

Dans Les Yeux baissés le savoir ésotérique maléfique dont dispose Slima peut être compris comme un autre aspect de son androgynie. Ce savoir qui lui a valu le surnom de ‘‘sorcière’’ s’inscrit contre les règles de sa religion en même temps qu’il constitue un facteur intimidant pour les hommes. Le grand-père de la narratrice exprime toute sa déception à l’égard d’une bru réputée posséder des pouvoirs surnaturels : ‘‘Au lieu de la répudier et de la renvoyer à son lieu d’origine, mon imbécile de fils s’est accroché à elle et a avalé toutes les potions de sorcellerie qu’elle amena avec elle. La sorcellerie est contre la religion’’ (250).

Nous  avons relevé des caractéristiques androgynes au niveau du personnage de Slima. A présent, voyons dans quelle mesure la narratrice Fathma exhibe certains des traits retenus dans la présente étude comme relevant de l’androgynie. Dans sa définition de l’androgynie chez le personnage féminin de Ben Jelloun, Ruth Amar retient les actes et qualités suivants : la prise de la parole, l’écriture et l’éducation. La narratrice de Les Yeux baissés a un désir ardent d’apprendre : très jeune déjà elle se déguise en garçon pour prendre la place de son frère cadet à l’école coranique, bravant ainsi la fureur du vieux ‘‘fqih’’ aveugle (27).

Ce rêve d’apprendre ne va plus quitter la narratrice et dès son arrivée en France elle en fait sa priorité. Aller à l’école était même une obsession pour la narratrice. L’instruction était pour elle une manière de rendre heureuse, sa mère, elle qui symbolise  victime par excellence du système patriarcal parce qu’elle accepte tout avec résignation. Dans l’extrait qui suit, la narratrice Fathma console sa mère qui supporte mal l’exil en France. A travers ces lignes se lisent la détermination et le désir d’apprendre de la jeune fille : ‘‘Moi aussi, je vais me mettre à courir. Il faut que j’apprenne. Il faut que je commence l’école …’’ (76).

Plus tard, devenue adulte, la narratrice gardera une conscience aiguë de l’expé-rience de la femme dans sa société d’origine. Elle revendique alors les mêmes droits que les hommes au risque de mettre en péril sa relation avec son mari : ‘‘J’ai l’impression d’avoir, sans vraiment le vouloir, piégé mon homme … il s’est trouvé face à une femme qui ne cesse de cultiver sa différence de classe, de race et de culture, qui revendique un statut d’égale à l’homme sur tous les plans …’’ (273).

Ces propos de Fathma  traduisent sa volonté de s’ériger à jamais contre un ordre social qu’elle juge oppressif pour la femme. Cette volonté, elle entend l’afficher sans concession, ni compromis. Et c’est ce qui deviendra insupportable pour son mari qui est pourtant bien imprégné de la culture occidentale. Voici comment Brenda Metha rend compte de la détermination de Fathma :

The protagonimore reflective analysis of the feminine by breaking the chains of phallocentric

bondage and positing woman as an autonomous, sst of Les Yeux baissés is determined to upset

this conventionally-established order where women are relegated to second-class citizenship …

The protagonist challenges the specificity of phallocentric logic which necessitates the traditional

muting of women through deflective/defective representation. Instead, she proposes aelf-reflecting,

speaking subject, who defines her own reality. (84-85)

Sa propre réalité et son propre univers, Fathma les a toujours créés depuis sa jeunesse ; en témoignent ses affabulations et fantasmes. Adulte, elle veut être l’égale de l’homme. Elle ne veut plus avoir les yeux baissés devant son mari. Cette ‘‘insoumission’’ selon les normes de sa société, elle l’a en partage avec sa tante qui est ironiquement la personne qu’elle hait le plus. Comme Slima, elle interroge et questionne les pratiques de sa société : ‘‘Je sais ce qu’il veut, il me l’a clairement dit un jour ; il me veut les yeux baissés comme au temps où la parole de l’homme descendait du ciel sur la femme, tête et yeux baissés, n’ayant de parole à prononcer que : ‘oui mon seigneur !’ Il appelle ça de la pudeur, moi je dis que c’est de la bassesse, l’hypocrisie et de l’indignité’’ (274).

Fathma, la narratrice, et Slima sont deux figures de l’androgynie dans Les Yeux baissés. La proximité phonétique de leurs prénoms – Slima s’appelle aussi Fatouma – constitue un argument supplémentaire pour dire que ces deux personnages féminins représentent deux facettes de l’androgynie Les Yeux baissés. Une androgynie qui n’est pas physique mais qui participe d’une forte volonté de survie et de transgressions de certaines ‘‘normes sociales.’’[4] La nièce et la tante incarnent deux générations de femmes engagées dans un même combat pour redéfinir la place et l’identité de la femme. Leur discours est à la fois instrument pour saper les fondements de certaines pratiques culturelles ; et outil pour projeter de nouvelles identités auxquelles elles aspirent.[5] L’identité individuelle n’est pas toujours de l’ordre du visible. C’est souvent un état d’esprit, une façon de se comprendre en tant qu’être humain.

Nous ne saurions conclure cette étude sans réaffirmer un aspect de la stratégie narrative dans Les Yeux baissés. La folie dans cette œuvre n’a rien de l’aliénation mentale au sens clinique du terme. Elle permet de mettre en scène des êtres fragiles, en proie à l’injustice et à diverses formes de souffrances. Au plan de la discursivisation le thème de la folie permet de libérer une parole qui autrement, serait de l’ordre du tabou sinon de l’indicible.

En créant ce lien entre folie et expérience vécue, Ben Jelloun fait écho à la thèse de Fanon qui veut que ce soit le vécu du colonisé qui soit à la base de son délire et non le complexe d’Œdipe. La scène de la descente policière au foyer d’immigrants est un exemple qui illustre bien ce lien entre délire et conditions de vie oppressives :

Les policiers repartirent comme ils étaient venus, laissant les affaires des gens dans la rue. Ils

cherchaient de la drogue, ils n’avaient trouvé qu’un pauvre homme en train de perdre la raison.

El Hadj ramassa le livre, le baisa à plusieurs reprises, s’accroupit dans un coin, entre une épicerie

et un café, et se mit à lire le Coran à voix haute, comme s’il était dans un cimetière. Il n’écoutait plus

personne. Les yeux hagards, il se dandinait en récitant les versets. Il était déjà ailleurs, loin de la Goutte-d’Or,

là-bas dans les Aurès, ou à Tizi-Ouzou, sa ville natale. (103)

Au niveau de l’écriture à proprement parler, le thème de la folie rend le récit incertain et imprévisible. Toujours empreint de sagesse et de vérité, le discours du personnage ‘‘fou’’ amène le lecteur à s’interroger sur la véritable identité du personnage romanesque. C’est cette identité fuyante même que le thème de la folie contribue à créer. La fragilité du personnage fou se prête à un récit marqué par l’interruption, les digressions de toutes sortes et même la polyphonie. Dans un contexte plus large, ce récit hybride qui refuse la linéarité reflète la conception que Ben Jelloun a de l’écriture romanesque. Caractérisé parfois par la linéarité du récit, le roman est un genre étranger à la culture arabe selon l’écrivain marocain. Répondant à une question sur les raisons de la quasi absence du genre dans le monde arabe, Ben Jelloun laisse entendre : ‘‘Parce que l’individu n’y est pas reconnu. Ecrire un roman, c’est mettre en scène un individu.’’ [6]

Dans Les Yeux baissés, la discursivisation ou l’acte de prise de la parole permet de camper la personnalité individuelle de la figure du ‘‘fou’’ dans toute sa complexité.  Sur un tout autre plan la folie est aussi pour l’auteur un paravent assez commode contre la censure. Issu d’une culture où la répression et la censure menacent constamment l’écrivain qui se veut porte-parole des sans voix, Ben Jelloun a peut-être trouvé dans la folie, une manière subtile de faire la critique de sa société sans s’attirer les foudres des forces de la censure.

Nous avons essayé de montrer comment l’auteur utilise les thèmes de la folie et de l’androgynie comme des procédés narratifs pour dénoncer la condition de la femme et des immigrés. En même temps, ces thèmes donnent à l’écrivain l’occasion de construire un texte hybride, parfois difficile à lire. Il se crée une forme, de l’écriture qui laisse voir peut-être le véritable dilemme de l’auteur ; à savoir comment dire l’identité et les problèmes d’un monde maghrébin, de culture arabo-musulmane en constante mutation dans une langue qui n’est pas la sienne. Ben Jelloun semble avoir trouvé une voie médiane qui fait l’originalité et la grande audace de son style. En puisant dans les mythes, les contes et l’imaginaire populaire de son pays il ne manque jamais de critiquer le poids de la tradition et les anachronismes de sa société, tout en refusant d’ignorer les abus de son pays d’adoption, la France, à l’égard des immigrants. Un rappel des autres thèmes récurrents de l’œuvre de Ben Jelloun – l’exil, le déracinement, le racisme, la fatalité du malheur – permet d’affirmer que ce romancier prolifique dont l’œuvre reste marquée par la critique sociale représente cette image de l’écrivain formulée par Jacques Stephen Alexis lorsqu’il dit que l’artiste est un ‘‘grand témoin.’’

 

[1] Publié en 1982 par la guadeloupéenne Myriam Warner-Vieyra, ce roman retrace la quête identitaire de Juletane, une jeune antillaise qui marie un Sénégalais qu’elle rencontre en France.  Le couple s’installe en Afrique. Alors commence la désillusion sentimentale de l’héroïne qui sombre dans une dépression.

[2] Ruth Amar dit à ce propos : ‘‘Le thème de la folie s’adapte bien avec le récit bifurqué et redondant, un récit où rien n’est certain, où encore une fois, plusieurs  possibilités sont exposées’’ (107).

[3] Nous pensons aux romans L’enfant de sable. Paris: Seuil, 1985  et La nuit sacrée. Paris: Seuil, 1987.

[4] Pour Ruth Amar l’androgynie est un acte de survit pour les personnages de Ben Jelloun face à tous les interdits sociaux.

[5] Michèle Chossat écrit à ce sujet : ‘‘L’identité individuelle est […] plus qu’un simple ensemble de caractéristiques extérieures et perceptibles, visant à décrire un objet ou une personne. C’est aussi une perception intérieure.’’ (14)

[6] Entretien avec Catherine Argand  www.benjelloun.org

 

Bibliographie

Alexis, Jacques-Stephen. ‘‘Du réalisme merveilleux des Haïtiens.’’ Présence Africaine, 8-9-10 (June-November 1956): 245-272.

Amar, Ruth.  Tahar Ben Jelloun : Les stratégies narratives. The Edwin Mellen Press, 2005.

Bakhtine, Mikhaïl. Esthétique et théorie du roman. Paris: Gallimard, 1978.

Ben Jelloun, Tahar. Les Yeux baissés. Paris: Seuil, 1991.

—.  Harrouda. Paris : Denoël, 1973.

Chossat, Michèle. Erneaux, Redonnet, Bâ et Ben Jelloun : Le personnage féminin à l’aube du XXIe siècle. New York : Peter Lang, 2002.

De Souza, Pascale. “Folie de l’écriture, écriture de la folie dans la littérature féminine des Antilles françaises.” Présence francophone 63, (2004): 130-144.

Fanon, Frantz. Peau noire, masques blancs. Paris: Seuil, 1952.

Foucault, Michel. Folie et déraison. Paris: Union Générale d’édition, 1961.

Mehta, Brinda. “Alienation, Dispossession, and the Immigrant Experience in Tahar Ben Jelloun’s Les Yeux baissés.” The French Review 68.1 (1994): 79-91.

Sartre, Jean-Paul, Qu’est-ce que la littérature? Paris: Gallimard, 2008.

Tcheuyap, Alexie. Esthétique et Folie dans l’œuvre Romanesque de Pius Nganda

Nkashama. Paris: L’Harmattan, 1998.

Warner-Vieyra, Myriam. Juletane. Paris: Présence Africaine, 1982.


 

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